Je mange comme je vis

La fin de la dépendance à l’alimentation, à l’échelle individuelle et dans un monde qui a les moyens de nourrir sa population, faut-il le rappeler, questionne notre rapport à la prise alimentaire. Aujourd’hui, nous pouvons presque affirmer que nous mangeons comme nous vivons, c’est-à-dire que nos prises alimentaires s’intègrent totalement dans un agenda que nous construisons sans nous préoccuper de l’alimentation.

 
Les rythmes de vie font les rythmes alimentaires

 

Les évolutions techniques qui nous ont libérés des contraintes liées à l’approvisionnement et à la transformation des aliments ont peu à peu façonné les évolutions de nos modes de vie. L’invention de la cuisson a permis d’accélérer notre capacité de digestion et d’assimilation de l’énergie pour nourrir notre cerveau. Nous sommes alors passés de chasseurs-cueilleurs à éleveurs sédentaires et cuisiniers. Aujourd’hui, urbains actifs, nous n’avons plus besoin d’aller à la nourriture, c’est elle qui vient à nous.

 

Comme nous sommes de plus en plus libérés des contraintes liées à la préparation des repas, l’acte de manger en dit long sur nos modes de vie actuels et questionne la place de l’alimentation dans notre quotidien.

 

Le temps de l’alimentation est un temps réduit ou un temps choisi

 

Si la part du budget que nous consacrons à l’alimentation a diminué, le temps a lui aussi été réduit, comme l’illustre notamment cette étude. Le temps en cuisine, celui de l’approvisionnement et, pour finir, celui du repas. Le produit est en bas de chez moi, dans un magasin ouvert 7/7 ou, mieux encore, livré à domicile en moins d’une heure. Je peux choisir de cuisiner ou de me faire tout livrer à l’heure de mon choix, sur le lieu de mon choix. Je n’ai pratiquement plus besoin de penser et certainement pas de prévoir. Le tapis rouge se déroule devant moi lorsqu’il s’agit de passer à table. D’ailleurs, je ne passe plus à table qu’occasionnellement, alors je choisis avec qui je souhaite le faire et dans quel but. Puisque l’objectif n’est plus de me nourrir, il devient celui de faire des rencontres ou du business, de se retrouver entre amis ou en famille, de vivre une expérience dans un restaurant. Le temps réduit est donc finalement un temps choisi.

 

Manger sans manger deviendra-t-il un must ? 

 

Manger est devenu un choix, ce n’est plus une nécessité. Un choix qui doit s'intercaler dans les espaces de temps qu'on lui laisse et les espaces territoriaux ou spatiaux qu'on lui concède. Si le socle est culturel – je ne peux pas savoir manger si je n’ai pas à un moment appris, par transmission familiale, sociale ou culturelle – l’acte de manger, aujourd’hui que nous avons le choix, fait donc écho à notre système de valeurs. Mon système de valeurs place-t-il la performance et le gain de temps au-dessus du reste ? Et dans ce cas, je n’ai aucun mal à me nourrir d’un substitut de repas qui m’assurera un équilibre nutritionnel parfait sans même y songer ou est-ce que je recherche autre chose dans mon rapport à la nourriture ? La connexion au vivant, le plaisir de faire, les saveurs, les rencontres ? 

 

Il est fort à parier que je puisse un jour choisir la première option et le lendemain opter pour la deuxième, parce que ma vie est un assemblage de situations complexes et parfois contradictoires ,et parce que j’ai aujourd’hui le choix de manger comme je vis.

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