Le bien-être animal, un défi polymorphe

Essayiste, auteure, philosophe, Audrey Jougla nous montre les enjeux polymorphe du Bien-Être Animal et ses résonances au coeur de nos systèmes tout autant qu'au travers de notre humanité.

 

Audrey-Jougla

 

 

Un défi polymorphe

 

Le bien-être animal résonne aujourd’hui comme une thématique politique presque évidente, au même titre que l’écologie. Mais que change pour notre société ou notre pensée, la prise de conscience que nous avons envers les animaux ?

 

Bien qu’on l’évoque souvent, le bien-être animal mêle pourtant des intérêts contradictoires, pour ne pas dire adverses, et décrit des enjeux bien plus complexes qu’on ne l’imagine. Et c’est pourquoi prendre en compte les animaux et les considérer, non plus comme des moyens ou des instruments, mais bien comme des êtres doués de sensibilité, est un défi politique, sociétal, et philosophique.

 

La protection animale fut longtemps cantonnée à la préoccupation des hommes envers leurs animaux domestiques. Dans la deuxième moitié du XIXème siècle émerge une inquiétude citoyenne envers la maltraitance dont sont victimes les chevaux des calèches, les équidés dans les mines, les chiens ou les chats domestiques. La loi Grammont (1850) sera ainsi la première à sanctionner la maltraitance animale.

 

Des voix s’élèveront aussi contre le sort réservé aux animaux utilisés pour les expériences scientifiques, alors en plein essor. Mais la cause animale va progressivement se focaliser sur les animaux dits de compagnie, délaissant finalement tout le reste de la condition animale. À la fin des années 1980, il est encore un peu niais de vouloir « défendre les animaux », et, si les corridas, les cirques, les zoos ou la fourrure sont dénoncées comme des pratiques barbares, la thématique de l’élevage ou de la pêche sont encore peu abordées, alors qu’elles semblent actuellement être au centre des positions et des mesures évoquant le « bien-être animal ».

 

Un enjeu politique : comment surmonter une fracture territoriale et sociale ?

 

L’enjeu politique actuel en France, consiste alors à réussir à ne pas diviser la population sur ces questions, ou léser des secteurs professionnels entiers, en freinant leur essor : trop souvent, le bien-être animal est encore perçu comme une menace pour le profit économique, la rentabilité d’industriels, d’exploitations agricoles, ou même de petits producteurs.

 

La fracture sociologique est alors pointée du doigt : le bien-être animal serait une lubie parisienne, urbaine, de bobos écolos qui ne comprennent rien à la terre ni à la ruralité et qui défendent un monde (animal) qu’ils méconnaissent.

 

Cette scission se retrouve aussi sur des pratiques comme la chasse ou le foie gras, opposant une ruralité attachée à ses traditions à une conception citadine de l’animal. Il est alors facile de reprocher aux premiers leur barbarie, et aux seconds leur émotivité.

 

Le premier défi du bien-être animal consiste donc à mettre en œuvre des changements qui rassemblent une majorité de la population (ce que propose l’initiative du référendum pour les animaux), dans une dynamique consensuelle qui souhaite interdire les pratiques les plus cruelles et celles qui concernent le plus d’animaux. Ce projet de référendum[1] est plus un projet contre la maltraitance des animaux donc, et c’est important de réaliser que nous en sommes encore à cette étape : celle d’éradiquer des pratiques résolument barbares.

 

Il s’agit aussi de montrer que prendre en compte les animaux n’est pas synonyme de coûts et de manque de rentabilité mais qu’il s’agit de valoriser et d’engager d’autres pratiques, innovantes mais tout aussi plaisantes.

 

Par exemple, pour les divertissements, au lieu des zoos, préférer des parcs ou des refuges s’approchant de réserves qui, certes ne permettent pas d’être collé à une vitre à quelques centimètres d’un ours, mais permettent aussi de saisir justement que cet espace est essentiel pour l’ours ; ou qu’un requin marteau n’a rien à faire dans un bassin, et qu’il n’est donc pas possible de l’y observer, de la même manière que nous n’allons pas voir des baleines bleues dans des piscines. En ce sens, les mesures annoncées par le Ministère de l’écologie ce 29 septembre marquent en cela un tournant pour la condition des animaux sauvages captifs : l’État vient de prévoir la fin de la captivité pour eux dans les cirques, les delphinariums ou les élevages de fourrure également.

 

Les changements économiques devront de toute façon suivre une évolution des mentalités qui est inéluctable. Mais de là à délaisser une partie du territoire ou à porter préjudice à de petits agriculteurs, ou à des modèles hérités du passé, comme les cirques itinérants d’animaux sauvages, la frontière est parfois mince.

 

Il est donc nécessaire de veiller à la transition et aux délais instaurés pour l’amélioration des conditions des animaux sans anéantir des secteurs entiers, et permettre aussi des reconversions. Cette approche permettra en outre de sortir d’une opposition binaire et infertile.

 

Un défi philosophie : concevoir l'animal sans renier l'humain

 

Et c’est bien là l’une des difficultés du bien-être animal : respecter l’animal sans desservir l’humain. L’antispécisme a parfois été porté par des convictions jusqu’au-boutistes, considérant que la vie d’un humain valait celle d’un insecte ou d’un coquillage. Si l’image peut sembler caricaturale, elle est pourtant le reflet de la pensée d’une partie, extrémiste, des antispécistes et met en lumière un glissement dangereux. En clair, il ne s’agit plus de penser l’homme comme résolument différent de l’animal mais de penser au bien-être animal en termes d’égalitarisme.

 

Or, nier le propre de l’homme n’a jamais servi la cause animale ; c’est un leurre, peut-être confortable, que de croire que rabaisser l’humain permettra de mieux respecter les animaux. Au contraire, c’est en postulant que l’animal diffère radicalement de l’homme que l’on peut concevoir une vision saine du bien-être animal.

 

La philosophie s’évertue à s’émerveiller du monde, de l’humain, du vivant, et n’a de cesse de les questionner. Postuler une différence de position ou de facultés entre les hommes et les animaux, revient à se demander comment concevoir l’animal, s’il n’est pas mon semblable ? Et c’est toute la richesse de cette réflexion !

 

Doit-on malmener, asservir, maltraiter, celui qui est à ma merci ? Immédiatement, la conscience morale que chacun de nous possède, répond. Il n’est pas besoin de postuler que l’homme est un animal comme les autres pour saisir que l’on a un devoir de bientraitance envers les plus faibles. C’est d’ailleurs sur ce modèle que notre société et notre vie politique fonctionne : en mettant des garde-fous pour éviter les abus de pouvoir envers les plus vulnérables.

 

Il est alors intéressant de comprendre que les religions monothéistes ont, systématiquement, insister sur cet aspect et ce devoir. Parce que l’homme est supérieur — bien que le terme fasse hurler certains défenseurs des animaux — il doit prendre en compte la souffrance des bêtes et veiller à prendre soin d’elles. La souffrance, la maltraitance, la violence infligée aux animaux, et pour quelle que raison que ce soit, et qu’elle qu’en soit la justification (économique, traditionnelle, vestimentaire…) apparaît alors comme une ignominie : elle ne blesse pas seulement les animaux mais aussi l’homme, qui devient indigne de son humanité.

 

Peut-être en comprenant que le bien-être animal n’est pas un frein, ni une injonction, et encore moins une victimisation des animaux, la société saisira que respecter les animaux est, simplement, un devoir envers nous-mêmes.

 

[1] Les signatures demandées actuellement aux citoyens et aux députés permettront de soumettre le référendum aux citoyens. Pour ce faire, il faut recueillir 4,7 millions de signatures de citoyens (10% du corps électoral) et le soutien de 185 parlementaires. https://referendumpourlesanimaux.fr/comment-soutenir

 


 

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